Trois jours, six groupes de travail, 22 défis identifiés et 36 recommandations. Diagnostic, vision 2030, chantiers prioritaires et débats encore ouverts : voici ce qu'il faut retenir de cette première brique de la future stratégie.
Pourquoi maintenant ?
Faut-il vraiment parler d'IA au Gabon aujourd'hui ? La question revient souvent, et elle n'a rien d'absurde. L'intelligence artificielle est gourmande en énergie, en capacités de calcul et en connectivité, trois ressources que le pays peine encore à garantir partout.
Quand l'accès à l'électricité reste un sujet du quotidien pour beaucoup de Gabonais, parler de modèles de langage et de data centers peut sembler avant-gardiste. Certains y voient même une façon de mettre la charrue avant les bœufs.
Mais une chose est sûre : priorité ou pas, l'IA va s'imposer à nous. Elle est déjà dans nos téléphones, nos outils de travail et les services que nous utilisons chaque jour, souvent sans le savoir. La vraie question n'est donc pas de savoir si le Gabon doit s'y intéresser, mais ce qu'il fait maintenant qu'elle arrive. La subir, ou l'organiser. C'est tout l'enjeu de ces trois jours de travail.
Un point de départ assumé : 1,9 sur 5
Pour savoir où aller, il faut d'abord savoir d'où l'on part. Les travaux se sont appuyés sur l'AILA (AI Landscape Assessment), une méthodologie du PNUD déjà appliquée dans plus d'une vingtaine de pays, dont le Rwanda, l'Éthiopie et la Côte d'Ivoire. L'outil ne classe pas les pays : il mesure les capacités existantes et les lacunes à combler.
La première lecture, encore provisoire et basée sur une quarantaine de réponses d'experts et de parties prenantes, place le Gabon à 1,9 sur 5, un niveau qualifié d'« opportuniste ». L'écosystème de l'IA obtient 2,3, l'IA au service du gouvernement 1,8, la réglementation et l'éthique 1,7.
Le chiffre n'a rien d'humiliant. Il dit surtout que le pays dispose de fondations numériques sur lesquelles construire, mais qu'il doit maintenant passer de la digitalisation à une véritable capacité institutionnelle en matière d'IA. Avec, en parallèle, des garde-fous qui avancent au même rythme que les usages.
Une vision pour 2030
Premier acquis concret de l'atelier : une vision commune. Choisie par vote parmi six propositions puis enrichie en plénière, elle tient en une phrase : « Une IA responsable au service de la souveraineté, de l'innovation et du développement du Gabon en 2030. »
Chaque mot a été pesé. Responsable, pour un cadre éthique, un organe de régulation et des décisions sans biais. Souveraineté, pour moins dépendre des solutions étrangères et héberger les données gabonaises au Gabon. Innovation, pour un écosystème capable de produire ses propres solutions. Développement, enfin, pour une administration plus performante, des entreprises plus productives et une meilleure qualité de vie.
L'énergie sur la table, pas sous le tapis
La question énergétique n'a pas été évacuée, elle a été traitée de front. Le groupe consacré aux infrastructures numériques et aux capacités de calcul, rapporté par Serdy Farnelle Nziengui, experte IA à l'ANINF, en a fait son premier défi. Ses pistes : étendre la connexion à tout le territoire, harmoniser les politiques énergétique et numérique, évaluer l'impact écologique des projets avec la SEEG, miser sur l'hydroélectricité et monter en puissance de calcul selon les besoins réels plutôt que d'un seul coup.
Les cinq autres groupes ont couvert le reste du chantier. Sur les données, le groupe rapporté par Pascal Yves Lascony Tathy (ministère de la Santé) appelle à une classification souveraine des données gabonaises et à une autorité chargée de faire respecter l'interopérabilité. Sur les talents, le Dr Djes-Frésy Bilenga Moukodouma (INPTIC) a insisté sur la formation des formateurs, la rétention des talents et une acculturation à l'IA dès le primaire.
Côté régulation, le groupe rapporté par Dan Stécy Ndong Abessolo (MenDI) propose un comité national d'éthique de l'IA et une supervision humaine obligatoire. Sur l'innovation, Alexia Moutangou (AGEOS) a plaidé pour l'ouverture des données publiques aux start-up et la possibilité pour celles-ci de tester leurs solutions dans l'administration. Enfin, pour le secteur public, Aimé Jonas Mavouroulou (ministère de la Fonction publique) a rappelé que le retour sur investissement de l'IA ne se mesure pas qu'en argent, mais aussi en compétences, en performance et en transparence.
Un fil rouge se dégage : la formation et les infrastructures reviennent chacune dans cinq groupes sur six. Autrement dit, sans compétences ni électricité fiable, pas d'IA, quelle que soit l'ambition affichée.
Ce qui reste à trancher
L'atelier n'a pas tout réglé, et c'est plutôt bon signe. Quatre débats traversent l'ensemble des groupes.
Le premier porte sur les langues nationales. Des prototypes existent déjà, comme Movovi à l'INPTIC ou Obonia, mais une IA vraiment souveraine suppose de constituer de larges jeux de données dans les langues gabonaises. Le deuxième concerne le retour sur investissement : pour l'État, la question n'est pas seulement de savoir combien rapporte l'IA, mais où et comment investir.
Le troisième oppose centralisation et décentralisation du calcul. Plutôt qu'un data center partout, certains participants défendent une inférence répartie dans les neuf provinces, appuyée sur des infrastructures régionales partagées. Le dernier, enfin, met face à face ambition et pragmatisme. La piste retenue : une stratégie ambitieuse, mais découpée en étapes à 12 et 24 mois, partant des besoins réels et de prototypes à petite échelle.
Reste aussi à choisir les trois à cinq secteurs prioritaires des cinq prochaines années. Santé, éducation, finances publiques, services aux usagers ou tourisme ont été évoqués, avec un critère simple : la faisabilité de premiers résultats en moins de deux ans.
Et maintenant ?
La feuille de route est posée. Le ministère et le PNUD vont consolider les travaux dans un rapport et regrouper les 36 recommandations en deux à cinq piliers. Les six groupes thématiques reprendront ensuite le travail pour fixer les objectifs, les porteurs, les coûts et les échéances. Viendront enfin la rédaction du projet de stratégie, un atelier de validation et l'adoption par le gouvernement, selon un calendrier que le ministère doit encore préciser.
Le Gabon n'avance pas seul. Il fait partie des 18 pays africains partenaires de l'AI Hub for Sustainable Development, une initiative approuvée par le G7 et copilotée par l'Italie et le PNUD, qui donne notamment accès à des capacités de calcul pour les innovateurs africains.
Cet atelier ne règle ni la question de l'énergie, ni celle des talents. Mais il fait quelque chose de plus utile : il remplace le « faut-il ? » par le « comment ? ». Puisque l'IA s'imposera de toute façon, mieux vaut qu'elle arrive dans un pays qui a décidé de ce qu'il voulait en faire.





